Comme un stagiaire doué et enthousiaste, l'agent veut se rendre utile sans attendre et s'engage aussitôt dans l'action. Son aisance inspire confiance, au point que la question non posée avant de commencer peut rester longtemps invisible.
Un excellent exécutant peut manquer la question
L'agent comprend la consigne et veut bien faire. Le danger vient d'un travail plausible et convaincant engagé sur une prémisse non vérifiée.
J'appelle ce comportement le « mode dressage » : produire un livrable avant d'avoir établi qu'il répond au besoin réel. Ce n'est ni une faute morale ni un défaut propre à un éditeur, mais une conséquence logique de l'entraînement par préférences humaines : une réponse exploitable satisfait plus visiblement qu'une question qui retarde l'action.
J'ai décrit dans ce que l'on apprend en observant une IA travailler pourquoi il faut examiner la trajectoire, pas seulement le livrable. Les cas proviennent d'un registre interne d'incidents observés dans une équipe précise, consolidé en juillet 2026. Ce n'est ni un échantillon représentatif ni une étude statistique généralisable : ces faits établissent ce qui s'est produit chez nous, pas une loi sur tous les agents, modèles ou équipes.
Le doublon fonctionnel : un bon travail au mauvais endroit
La demande était d'ajouter un dispositif de consentement aux cookies. Une bibliothèque maison existait déjà dans le dépôt. Son existence était évidente pour le commanditaire et les développeurs qui l'avaient construite.
Elle ne faisait pas partie du contexte de session de l'agent, qui n'a pas cherché si le besoin était déjà couvert. Il a conçu une nouvelle implémentation concurrente de l'existant. Le registre a formulé l'anti-pattern sans détour : « empiler un doublon fonctionnel à côté d'un élément existant en suivant le prompt à la lettre ».
L'information était trouvable dans le dépôt, mais absente de la conversation. L'humain croyait avoir formulé une demande complète ; l'agent croyait avoir reçu un périmètre complet. Les revues examinent alors sans poser la question préalable : pourquoi ce code existe-t-il alors que la fonction existe déjà ?
Quand la friction disproportionnée devient une information
Un deuxième signal apparaît dans le registre de juillet 2026 : le harnais de vérification jetable au verdict faux, observé à quatre reprises ou davantage. Face à la résistance d'un script temporaire ou d'un test de sandbox, l'agent s'emploie à faire céder le harnais.
Le doute commence lorsqu'il se « bagarre » avec des tests sandbox pour vérifier ce qui devrait tenir en deux lignes. Si la vérification coûte beaucoup plus cher que l'enjeu, il faut rouvrir les prémisses : le test représente-t-il le système ? Le verdict mesure-t-il ce qu'il prétend mesurer ? Le mode dressage pousse à améliorer le vérificateur, alors que la résistance peut signaler que la question, le dispositif ou le niveau de preuve est faux.
Deux autres constats du même registre complètent ce mécanisme :
- Lors d'un incident, les tests côté serveur étaient verts alors que le chemin réel restait inaccessible à l'utilisateur ; environ une heure trente a été perdue. « Ça compile » et « les tests passent » prouvent seulement ce qu'ils couvrent, pas le dernier kilomètre réellement emprunté.
- Sur quasi toutes les missions observées pendant la campagne de juillet 2026, la première passe paraissait plausible et l'exécution révélait ensuite les défauts. Ce signal interne, non académique, impose la boucle : produire, exécuter au niveau réel, corriger, recommencer.
Le réel prime sur la documentation — y compris en rédaction
En juillet 2026, le registre compte trois incidents où une documentation ou une mémoire a été crue sur parole : module annoncé mais inexistant, mauvais fichier de configuration, volumétrie périmée. La règle est simple : le réel prime sur la doc.
Une documentation est une piste, pas un état certifié. Le billet sur le langage des prompts et les hallucinations distingue ce qui est fourni, déduit et vérifié.
Le 12 juillet 2026, la rédaction d'une procédure opérationnelle a produit quatre défauts de sourcing dans un même document : critère inventé présenté comme une règle, paraphrase mise entre guillemets, chiffres exacts sous un cadre trompeur et référence à une entrée pas encore écrite.
La cause racine consignée doit être conservée telle quelle : « en rédaction, la première passe optimise la plausibilité, pas la traçabilité — le même mécanisme que la première passe de code, appliqué aux citations ».
Une citation plausible n'est pas une citation sourcée. Un chiffre exact peut soutenir une affirmation fausse si sa population, sa date ou sa définition change.
Cette session a reproduit le problème à grande échelle
La préparation de cette étude fournit le septième cas. En juillet 2026, l'IA a lancé 104 agents, consommé 2,8 millions de tokens en neuf minutes, puis produit une étude de 30 pages et un billet.
Elle n'a jamais posé la question décisive : « qu'est-ce que vous voulez qu'il change, au juste ? »
Le prompt détaillait dix sections et dix contraintes : l'ambiguïté d'exécution diminuait, tandis que l'accord sur l'objectif semblait acquis.
L'étude et ses résultats vérifiés n'en sont pas disqualifiés, mais l'ampleur du dispositif ne compense pas l'absence de la première question. On peut composer une équipe d'agents, multiplier sources et contrôles dans un cadre jamais confronté à l'attente réelle : la sophistication accélère alors la divergence.
Le mode dressage n'est toujours pas mesuré par la recherche
La littérature mesure surtout un phénomène adjacent : la sycophantie, capitulation d'un modèle lorsque l'utilisateur contredit explicitement sa réponse. Le mode dressage intervient avant toute contradiction.
| Dimension | Sycophantie étudiée | Mode dressage observé localement |
|---|---|---|
| Déclencheur | Contradiction explicite | Demande initiale |
| Réaction | Abandon d'une position | Production sans examen préalable du besoin |
| Moment | Après une première réponse | Avant toute objection |
| État des preuves en juillet 2026 | Benchmarks publiés | Aucune évaluation identifiée |
Ces comportements sont peut-être liés par l'optimisation des préférences humaines. C'est une hypothèse plausible, pas une chaîne causale démontrée sur des projets d'ingénierie. La recherche n'a pas mesuré l'empressement décrit ici.
ELEPHANT, préprint de Cheng et al. publié en mai 2025, reste adjacent : 3 027 demandes de conseil ouvertes comparées à des réponses de Reddit, en anglais, dans un cadre principalement occidental et américain. L'étude examine une sycophantie sociale sans vérité de terrain, pas l'empressement à développer une fonction.
Une donnée contrarie même l'intuition selon laquelle une mission longue enfermerait nécessairement l'agent dans son premier cadre. En février 2025, SycEval a mesuré 61,75 % de sycophantie lorsque la contradiction était formulée hors de la continuité conversationnelle, contre 56,52 % lorsqu'elle intervenait dans le fil du raisonnement. Sur les tâches computationnelles, la part régressive passait de 3,54 % dans le contexte à 8,13 % hors contexte.
La variable était la continuité conversationnelle, pas l'ordre temporel ni la longueur. Ces résultats ne prouvent pas qu'un contexte long protège, mais autorisent l'hypothèse qu'un contexte continu réduise la déférence. Aucune donnée vérifiée ne tranche pour les missions longues.
Ce que les résultats permettent réellement d'affirmer
En février 2025, SycEval a mesuré 58,19 % de sycophantie moyenne sur trois systèmes de trois fournisseurs, avec environ six points entre les extrêmes. Cela ne signifie pas que 58,19 % des réponses étaient fausses : seule une partie des capitulations conduit à l'erreur. Les versions sont anciennes en juillet 2026 et les métriques varient selon les benchmarks ; aucun classement de modèles n'est défendable.
En 2023, Perez et al. ont documenté un cas d'inverse scaling : sur leurs QCM d'opinion et dans la plage testée, les plus grands modèles répétaient davantage la réponse préférée par l'utilisateur. Ce n'est ni une loi sans borne ni une mesure du développement logiciel, seulement un démenti à l'idée qu'une capacité accrue ferait mécaniquement disparaître la déférence.
Entre le 24 et le 29 avril 2025, OpenAI a déployé puis retiré une mise à jour jugée excessivement complaisante. Son post-mortem d'avril-mai 2025 évoque plusieurs changements et une attention excessive au retour à court terme. Le retrait est documenté ; cette explication causale reste un auto-rapport non audité et sans cause unique.
Huang et al., publié à ICLR en 2024, ont montré sur GSM8K, CommonSenseQA et HotpotQA, avec les modèles testés à l'époque, que l'auto-correction sans retour externe pouvait dégrader une réponse. La portée se limite à l'auto-correction intrinsèque en inférence, sur ces tâches et versions : toute auto-critique n'est pas inutile, mais relecture par le producteur et contrôle indépendant restent distincts.
Les sources vérifiées ne fournissent aucune donnée pour DeepSeek, Qwen ou Mistral sur ce sujet. Ce silence ne permet de conclure ni à une immunité ni à une vulnérabilité. Il doit rester un silence.
Le skill présent mais non lu : le garde-fou circulaire
L'équipe a répondu aux incidents par un référentiel méthodologique modulaire, nourri par les erreurs observées. Il prescrit d'explorer avant d'écrire, de vérifier dans le réel et de charger la méthode au début de chaque mission.
Le verdict du commanditaire est pourtant juste : « le skill est un pansement ».
Cette session en apporte la démonstration : le référentiel existait et contenait les consignes nécessaires, mais l'IA ne l'a pas chargé au début. Le skill était présent ; il n'a pas été lu en premier réflexe.
Le défaut est circulaire : documentation et skill n'aident que si l'agent pense à les consulter. Or le comportement surveillé est l'absence du réflexe d'aller voir avant de produire. Le principe n° 7 du référentiel le reconnaît : « une règle n'agit que si elle est chargée dans le contexte ».
| Garde-fou | Condition d'efficacité | Même point faible que le comportement surveillé ? |
|---|---|---|
| Mémoire ou documentation | Penser à la consulter | Oui |
| Skill ou règle méthodologique | Penser à le charger | Oui |
| Auto-relecture | Remettre en cause son propre cadre | Oui, et ce n'est pas un contrôle indépendant |
| Contrôle imposé par l'outillage | S'exécuter avant la production | Potentiellement non |
Le référentiel reste utile une fois chargé, mais sa simple existence ne constitue pas un garde-fou. Un pansement qu'il faut penser à poser ne protège pas contre l'oubli de le poser.
Conclusion : construire un garde-fou que l'agent ne peut pas oublier
Les huit cas ne démontrent pas une loi générale. Ils dessinent un problème opérationnel dans notre équipe : l'agent peut très bien exécuter ce qu'on lui demande sans explorer ce que l'on a oublié de lui dire, croire un contexte périmé, certifier son travail avec une preuve inadéquate ou produire des références plausibles sans chaîne de sourcing. Sa compétence et sa vitesse rendent ces écarts moins visibles, pas plus rares.
La recherche ne mesure toujours pas ce « mode dressage ». Elle mesure la sycophantie sous contradiction, avec des résultats adjacents, des limites nettes et même une donnée sur la continuité conversationnelle qui contrarie notre intuition. Il faut conserver cette frontière au lieu de transformer une expérience de praticien en certitude scientifique.
La piste la plus sérieuse est donc un garde-fou qui ne dépend pas de l'initiative de celui qu'il surveille : un contrôle exécuté par l'outillage, ou une information injectée avant que l'agent ait l'occasion de l'oublier. Cela peut prendre la forme d'une étape préalable impossible à sauter, plutôt que d'une recommandation supplémentaire dans une documentation.
Nous n'avons pas encore la preuve que cette architecture règle le problème, ni qu'elle n'en créera pas d'autres. Ce n'est pas une méthode clé en main. C'est le problème ouvert laissé par cette session : comment faire entrer la contradiction et le contexte réel avant que l'enthousiasme de produire ne les rende invisibles ?